Angèle Châtenet & Guillaume Blanc-Marianne

Scopic Drive

Au commencement était l’œil naturel. On ne saurait dater exactement sa naissance ni évaluer précisément le cours de son existence ; il est cependant fort probable qu’elle fut lapidaire et ramassée. Vint ensuite l’œil de la culture. Ce dernier corrige, nettoie, calibre et ordonne ; il cherche le sens et la familiarité. Il asservit tout ce qui, dans son environnement visuel, ne saurait se conformer au réseau de valeurs qu’il a élaboré depuis la nuit des temps.

Scopic drive entend mettre au travail des images qui n’avaient pas vocation à en être (au regard de l’œil culturel). L’ensemble réunit des artefacts et des phénomènes visuels qui ont été élus et déterminés par le cadrage de l’appareil photographique, en dehors de toute exigence conventionnelle : fragments de graffitis méprisés, reflets passagers sur une vitre, couleurs travesties par les réactions du négatif à la basse lumière, affiches abusées, amorces de film normalement condamnées au rebut. Tous ces morceaux prélevés dans le réel appartenaient à un paysage visuel qui les excédait, dans lesquels ils demeuraient pourtant inaperçus.

Nul ne doit cependant y voir le prétexte à une pure recherche formelle. Il s’agit au contraire de faire travailler ces images ensemble, pour scruter nos habitudes, assigner nos certitudes à comparaître, reconnaître la superbe du doute et du hasard. En rejetant le dogme d’une image faite pour attirer et conforter le regard s’opère le brouillage de catégories telles que le high et le low, la nature et la culture, l’ordinaire et le remarquable. Rebattre ainsi les cartes du visuel revient à rétablir un équilibre entre ce qui, dans la culture occidentale, est digne d’être regardé ou non.

Et s’il faut habiter la forme-livre, ce sera alors en révoquant sa linéarité autoritaire, sa prétention au sens et sa facture toute entravée de fils et d’agrafes.

Scopic drive tente d’élire de nouveaux régimes scopiques.